Moscou, 1926 Alexandre Svetchine publie Strategiia. Dans cet ouvrage, l’ancien général tsariste, désormais au service des soviétiques, introduit le concept de « l’art opératif », qui constituera l’un des principaux piliers de la stratégie de l’Armée Rouge pendant des décennies, bien que Svetchine ait été victime des grandes purges staliniennes en 1938.
L’art opératif, principal légue de Svetchine, surnommé le « Clausewitz Russe », constitue le lien manquant entre la grande stratégie et la tactique de terrain, soit le niveau supplémentaire qui transforme l’intention en résultats concrets. L’art opératif de Svetchine résout le problème que 88 % des dirigeants n’ont toujours pas résolu en 2025, à savoir, comment transformer une stratégie brillante en victoire réelle.
Un siècle plus tard, ZoomInfo documente ce que Svetchine avait théorisé : 63 % de la valeur stratégique des entreprises ne se matérialise jamais. Non par faute de vision. Non par manque de ressources. Par absence de ce niveau intermédiaire que Svetchine avait identifié le premier.
I. Le Champ de Bataille Moderne
Le gouffre entre la carte et le terrain
Boston Consulting Group estime que quelques 2 000 milliards de dollars sont perdus chaque année par les seules équipes sales et marketing américaines, à cause de l’écart entre stratégie décidée et exécution réelle. PwC élève ce chiffre à 10 000 milliards pour l’ensemble de l’économie américaine, en incluant la friction organisationnelle dans toutes ses formes.
Le rapport ZoomInfo GTM Execution Gap (2025) permet d’identifier la cause de ces pertes massives : seulement 3 initiatives sur 10 documentées dans un playbook go-to-market sont réellement exécutées par les équipes. Non pas parce que les commerciaux sont incompétents ou paresseux. Non pas parce que la stratégie est mauvaise. Non pas parce que les outils manquent. Parce qu’il n’existe pas de niveau de commandement dont le rôle explicite est de convertir l’intention stratégique en opérations exécutées.
C’est le vide que Svetchine avait identifié et nommé cent ans plus tôt.
Les trois dialectiques qui paralysent l’exécution
Svetchine hérite de Clausewitz la trinité fondatrice de l’art de la guerre : la raison de l’État (la direction), le génie stratégique (les C-levels), les passions du peuple (les équipes opérationnelles). Mais il y ajoute trois dialectiques que Clausewitz avait négligées, et qui décrivent avec précision les problèmes que peuvent rencontrer les entreprises dans l’exécution de leurs stratégies go-to-market.
- La dialectique économique : les moyens disponibles doivent décider des opérations réalisables, pas l’inverse. Toute stratégie qui s’affranchit de ses contraintes budgétaires est une fiction.
- La dialectique sociale-factieuse : les luttes internes pour les ressources, entre départements, entre prérogatives, entre cycles budgétaires. Ces luttes internes détournent l’énergie de la mission et fragmentent l’exécution.
- La dialectique du front armé : l’art d’employer les engagements tactiques pour atteindre l’objectif stratégique. Chaque interaction commerciale, chaque démo, chaque négociation doit servir le but stratégique, pas simplement être menée parce qu’elles font partie du processus d’engagement client.
Selon Bain & Company (2024), 88 % des transformations d’entreprise échouent à atteindre leurs ambitions initiales. McKinsey estime qu’une mauvaise exécution stratégique peut coûter jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel. Ce ne sont pas des chiffres d’échec stratégique. Ce sont des chiffres d’échec opératif.
II. Le Miroir Stratégique : Svetchine et l’Art Opératif
Un général entre deux mondes
Alexandre Andreievitch Svetchine est une figure singulière dans l’histoire de la pensée militaire. Né en 1878 dans une famille de militaires de l’Empire russe, officier d’état-major formé à l’école classique clausewitzienne, il sert dans l’armée tsariste jusqu’à la Révolution de 1917. Plutôt que d’émigrer, il rejoint l’Armée rouge en 1918 et devient l’un des cerveaux de l’Académie militaire Frounzé à Moscou.
C’est là qu’il rédige, en 1926, l’ouvrage qui le rendra célèbre, et qui lui coûtera la vie sous Staline : Strategiia. Dans ce travail fondateur, Svetchine pose quelque chose que personne n’avait formalisé avant lui : entre la grande stratégie (l’objectif politique final) et la tactique (l’engagement des unités sur le terrain), il existe un niveau de commandement intermédiaire sans lequel l’une ne peut jamais atteindre l’autre.
Il appelle ce niveau l’art opératif.
La structure en trois niveaux qui change tout
L’apport de Svetchine n’est pas philosophique. Il est architecturel. Il décrit un système de commandement qui fonctionne sur trois niveaux distincts, chacun avec son propre langage, ses propres outils et sa propre temporalité.
Le niveau stratégique définit le but final et la ligne de conduite générale. Il intègre les contraintes stratégiques, économiques et sociales, c’est à dire les 3 dialectiques décrites plus haut. C’est le niveau où l’on décide pourquoi on se bat. Dans l’entreprise : la mission de la direction et le Board.
Le niveau opératif définit la séquence d’opérations nécessaires pour atteindre le but stratégique. C’est le niveau où l’on décide quoi faire, dans quel ordre, avec quelles ressources, en tenant compte du terrain réel. C’est le niveau manquant dans la plupart des organisations commerciales. Dans l’entreprise : les directeurs GTM, les VP Sales, les CRO.
Le niveau tactique concerne l’exécution des engagements individuels. C’est le niveau où l’on décide comment conduire chaque combat. Dans l’entreprise : les commerciaux, les CSM, les AM et leurs managers directs.
Svetchine avait observé que la plupart des défaites militaires ne venaient pas d’une mauvaise grande stratégie, ni d’une tactique médiocre, mais de l’absence de ce pont opératif entre les deux. Napoléon, à qui il empruntait la formule, décrivait l’art de la guerre comme « un art simple, tout d’exécution ». Clausewitz renchérissait : « Tout est très simple, mais la chose la plus simple est difficile. » Svetchine avait compris pourquoi.
La dialectique des ressources : quand le budget dicte la stratégie réelle
La contribution la plus originale de Svetchine à la théorie militaire est peut-être sa dialectique économique, qui fut, en partie, inspirée par Marx et Engels (au même titre que sa dialectique sociale/factieuse, très inspirée par le concept de lutte des classes). Contre l’illusion clausewitzienne d’une stratégie pure, dégagée des contraintes matérielles, il affirme que les moyens disponibles doivent déterminer les opérations envisageables. La stratégie qui ignore ses ressources réelles n’est pas une stratégie. C’est un discours.
En business, c’est l’équivalent de la question que peu de CRO posent vraiment avant de valider un plan commercial annuel : le budget alloué à l’exécution est-il proportionné aux ambitions affichées ? Ou la stratégie a-t-elle été conçue indépendamment de ce que les équipes peuvent réellement déployer ?
III. L’Ordre de Bataille Commercial
Premier ordre : installer le niveau opératif dans votre organisation
ZoomInfo constate que seulement 3 initiatives stratégiques sur 10 sont correctement exécutées. Ce n’est pas un problème de motivation. C’est un problème de traduction. Personne n’a la responsabilité explicite de convertir la stratégie en séquences d’opérations exécutables et pilotées.
La première manœuvre n’est pas technologique. Elle est organisationnelle. Identifiez qui, dans votre organisation, occupe le niveau opératif. Pas le CEO qui définit la vision. Pas le commercial qui gère ses comptes et opportunités. Le niveau intermédiaire dont le travail quotidien est de séquencer les opérations, allouer les ressources en temps réel, et assurer la cohérence entre l’intention et l’exécution.
Si la réponse est « personne » ou « tout le monde un peu », vous avez identifié votre principal problème d’exécution.
La Manœuvre : Créez un « Revenue Operations Committee » mensuel, rassemblant des représentants des différentes équipes go-to-market, avec un mandat explicite : revoir les opérations en cours, réallouer les ressources selon les signaux du terrain, ajuster la séquence des initiatives stratégiques. Ce n’est pas une réunion de plus. C’est l’instance opérative que Svetchine réclamait comme pont entre la vision et le terrain.
Deuxième ordre : réconcilier les dialectiques internes
La dialectique sociale-factieuse de Svetchine, qu’on pourrait assimiler aux luttes internes pour les ressources, est la plus destructrice en entreprise. Les guerres de budget entre Sales et Marketing, entre Produit et GTM, entre croissance et rentabilité n’ont pas disparu avec l’agilité. Elles ont juste changé de nom.
Selon McKinsey, les organisations qui réussissent leur stratégie investissent deux fois plus dans l’alignement inter-fonctionnel avant de lancer les opérations. Ce n’est pas une observation sur la culture. C’est une observation sur la mécanique de commandement. Quand le niveau opératif n’existe pas, chaque département optimise ses propres tactiques indépendamment. Le résultat est l’équivalent commercial des armées du XVIIIe siècle qui manœuvrent en regard l’une de l’autre sans se coordonner.
Le Réflexe : Avant tout lancement de plan commercial, imposez un unique « Budget de la Victoire » consolidé : ce que Sales, Marketing, Customer Success et Product mettent chacun sur la table pour atteindre l’objectif commun. Tant que ces budgets restent cloisonnés dans des silos distincts, la dialectique factieuse travaille contre vous. La discipline de l’Auftragstaktik de Moltke avait résolu le même problème au niveau tactique : unité d’intention, liberté d’exécution.
Troisième ordre : piloter par les opérations, pas par les objectifs
Le troisième enseignement de Svetchine est le plus contre-intuitif pour les cultures OKR. Il ne nie pas l’importance des objectifs. Il affirme que les objectifs sans pilotage opérationnel sont des vœux pieux. La réalisation d’une stratégie découle d’un ensemble d’opérations correctement séquencées, chacune conçue pour rapprocher du but. Ce n’est pas l’objectif qui crée le mouvement. Ce sont les opérations.
Le syndrome de Valmy en donne l’illustration inverse : des armées qui s’affrontent sans que personne n’ait traduit l’objectif stratégique (prendre Paris) en séquence d’opérations faisables compte tenu du terrain (les lignes logistiques déjà surchargées des Prussiens).
La Manœuvre : Remplacez vos revues de pipeline trimestrielles par des revues opérationnelles mensuelles centrées sur trois questions de Svetchine : Quelles opérations en cours contribuent directement au but stratégique ? Quelles ressources sont mal allouées au regard de l’état réel du terrain ? Quelles opérations doivent être stoppées pour libérer de la capacité sur les fronts qui comptent ? Des outils comme Gong, Clari ou les dashboards RevOps dans Salesforce peuvent instrumenter ces revues, à condition que le niveau opératif existe pour les piloter. En d’autres termes, il faut que tous les outils go-to-market soient correctement configurés et adoptés afin d’agréger les données qui permettront de répondre aux trois questions ci-dessus.
Quatrième ordre : Outiller le niveau opératif
Svetchine avait un avantage structurel sur ses adversaires : ses officiers d’état-major recevaient les rapports du front plus vite et les synthétisaient mieux. C’est précisément ce qu’offre aujourd’hui le stack GTM enablement, à condition de l’utiliser pour ce à quoi il est conçu, pas comme un entrepôt de documents.
Les technologies GTM remplissent deux fonctions que Svetchine aurait immédiatement reconnues comme distinctes et toutes deux indispensables:
- La descente de la doctrine (top down) pour assurer une cohérence entre les niveaux stratégique, opératif et tactique. Des plateformes de GTM enablement comme Highspot ou Seismic permettent non seulement de former les équipes terrain à la doctrine, mais également de mettre à leur disposition les playbooks, les initiatives stratégiques et les argumentaires au bon moment, dans le bon contexte d’engagement. C’est l’équivalent des ordres opératifs qui descendent vers les divisions : pas un manuel de 200 pages remis à l’onboarding, mais la bonne information au moment où le commercial en a besoin, pour la situation précise qu’il est en train de gérer.
- La remontée des signaux du front (bottom up). Les plateformes de GTM enablement et de revenue intelligence comme Gong ou Chorus, combinées aux dashboards RevOps dans Salesforce ou Clari, agrègent en temps réel les données d’exécution : ce qui est réellement dit en réunion, là où les objections bloquent systématiquement, quels comptes avancent et lesquels s’enlisent, quels messages résonnent et lesquels tombent à plat.
Sans ces deux flux, le niveau opératif est sourd et muet. Il commande dans le vide. Cependant, bien souvent ces données existent. Mais elles ne sont pas utilisées de manière idoine.
C’est peut-être le paradoxe le plus sous-estimé de la stratégie commerciale moderne. La plupart des organisations disposent aujourd’hui d’un volume de données d’exécution sans précédent. Les enregistrements de calls, les scores de conversation, les taux d’engagement sur les contenus, les signaux d’intention d’achat — tout cela est capturé, stocké, catégorisé. Et pourtant, cette masse d’information ne remonte que très rarement jusqu’au niveau où les décisions stratégiques se prennent.
Les raisons sont systémiques. Les insights générés par ces plateformes sont le plus souvent consommés par les managers de première ligne pour coacher leurs équipes. C’est évidemment utile, mais c’est le niveau tactique. Ils ne sont presque jamais agrégés et synthétisés pour éclairer le cadre opératif : quelle initiative mérite d’être accélérée ? Quelle séquence d’opérations bute structurellement sur un obstacle qui ne se résoudra pas par plus d’entraînement ? Malheureusement, les dirigeants d’entreprises privilégient trop souvent les données de performances (pipeline, revenus). Celle-ci sont importantes pour mesurer le succès d’une stratégie, mais elles ne permettent pas le pilotage au niveau opératif en temps réel. En d’autres termes, le niveau tactique peut être totalement décorrélé du niveau stratégique sans que personne ne soit en mesure de s’en apercevoir avant qu’il ne soit trop tard pour corriger le problème.
Svetchine avait nommé ce phénomène dans un contexte différent : quand le niveau opératif n’existe pas, les signaux du terrain alimentent les tacticiens sans jamais atteindre ceux qui pourraient en tirer des conséquences stratégiques. L’information circule verticalement dans chaque silo, mais ne traverse pas horizontalement le niveau qui pourrait en faire une décision d’allocation.
Le mot de la fin
Svetchine a été exécuté en 1938 sous Staline, victime des purges qui éliminaient les intellectuels militaires indépendants. Son œuvre a été réhabilitée post-mortem, et le concept d’art opératif qu’il a créé est devenu le fondement de la doctrine militaire soviétique, puis de l’OTAN tout entier.
Ce n’est pas une coïncidence. L’art opératif résout un problème réel. Il nomme le niveau manquant. Et une fois qu’on lui a donné un nom, on peut l’organiser, le piloter, l’améliorer.
63 % de la valeur stratégique perdue, 2 000 milliards de dollars évaporés en friction opérationnelle, 88 % de transformations qui ratent leurs ambitions : ces chiffres ne décrivent pas un déficit de vision. Ils décrivent l’absence d’un niveau de commandement entre la carte et le terrain.
Napoléon avait raison : l’art de la guerre est simple. Tout est dans l’exécution. Mais l’exécution, elle, n’est pas simple. Elle se construit, elle se structure, elle se pilote. Svetchine l’avait compris en 1926. Combien de plans commerciaux annuels dans votre organisation décrivent l’art opératif qui va les rendre réels ?

📚 Bibliographie
Références stratégiques
- Svetchine Alexandre, Strategiia (1926) : ouvrage fondateur de l’art opératif soviétique. Première formalisation du niveau opératif comme niveau de commandement distinct entre la grande stratégie et la tactique.
- Clausewitz Carl von, De la guerre : la trinité fondatrice (souverain, stratège, peuple) et les concepts de friction que Svetchine enrichira.
- Simpkin Richard, Race to the Swift (1985) : la meilleure introduction en langue anglaise à la pensée opérative soviétique et à l’héritage de Svetchine.
- Benoist Bihan, Jean Lopez, Conduire la guerre, Entretiens sur l’art opératif : L’ouvrage français de référence sur l’art opératif.
Études business
- ZoomInfo, GTM Execution Gap (2025) : 63 % de la valeur stratégique ne se matérialise pas, gap évalué à 2 000 milliards de dollars pour les équipes sales et marketing américaines.
- Boston Consulting Group, Sales & Marketing Execution Gap (2024) : 2 000 milliards de dollars de valeur détruite par la friction en sales & marketing.
- PwC, Friction Report (2024) : la friction et l’inefficience organisationnelle coûtent 10 000 milliards de dollars à l’économie américaine.
- Bain & Company (2024) : 88 % des transformations d’entreprise échouent à atteindre leurs ambitions initiales.
- McKinsey : une mauvaise exécution stratégique peut coûter jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel.

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