Premier trimestre, comité de direction. Le directeur commercial annonce que le concurrent n° 2 casse ses prix de 15 % sur deux contrats clés. Premier réflexe dans la salle : s’aligner. « Il faut défendre nos parts de marché », entend-on. Faisons le calcul que personne ne fait à cet instant : sur un chiffre d’affaires de 10 millions d’euros avec 30 % de marge brute, une remise généralisée de 15 % efface la moitié de la marge brute de l’année.
Pour aller plus loin, voir l’approche indirecte transposée à la stack commerciale agentique.
Ce réflexe n’est pas l’exception, c’est la norme. Il existe une fascination morbide dans le monde des affaires pour la lutte frontale, c’est-à-dire la guerre des prix. Quand un concurrent casse les prix, le réflexe pavlovien des comités de direction est toujours le même : s’aligner pour « défendre ses parts de marché ». En réalité, c’est une forme de suicide assisté par la marge brute : on échange un contrat à court terme contre l’érosion lente de son modèle économique. Cet article montre pourquoi cette guerre est une erreur stratégique, et comment en sortir avec trois manœuvres, un plan d’exécution en quatre étapes et une limite de lucidité.
À retenir
- Une remise n’est pas une tactique : elle tombe intégralement dans la marge. Une baisse de prix de 1 % érode le bénéfice d’exploitation de plus de 8 % (McKinsey). Le coût de la « défense » dépasse presque toujours celui de la bataille.
- On ne gagne pas une guerre des prix : on la refuse. L’approche indirecte de Liddell Hart (280 campagnes analysées) consiste à rendre le prix non pertinent au lieu de le combattre.
- Manœuvre 1 : quantifier le coût d’inaction du client avec la formule Impact × Probabilité × Durée, et vendre le problème, pas le produit.
- Manœuvre 2 : choisir une niche avec cinq critères (douleur mesurable, budget identifié, capacité de service, refus du généraliste, trois clients témoins).
- Manœuvre 3 : envelopper la commodité de services que le concurrent ne peut pas simuler, en arbitrant build / buy / partner.
- Exécuter en quatre étapes : auditer, segmenter, pilote 90 jours, déployer. KPIs : marge brute par segment et taux de victoire hors prix. Contre-indication : si vous êtes vous-même le low-cost, cette approche n’est pas pour vous.
I. Le Champ de Bataille Moderne : L’illusion de la survie par le bas
Nous sommes entrés dans l’ère de la commoditisation totale, c’est-à-dire le moment où votre offre devient indifférenciée aux yeux de l’acheteur. Selon l’étude Gartner The New B2B Buying Journey (2020), 77 % des acheteurs B2B jugent leur dernier achat « complexe ou difficile ». Face à cette confusion, l’acheteur simplifie : si deux solutions se ressemblent, le seul juge de paix devient le chiffre en bas du devis.
Le champ de bataille s’est en outre digitalisé. Enchères inversées, appels d’offres dématérialisés, comparateurs en ligne : l’acheteur dispose d’une transparence totale sur les prix et d’outils conçus pour les faire baisser. La guerre des prix n’est pas une dérive du marché : c’est le terrain que la technologie a préparé pour nous y attirer.
Le piège se referme alors. McKinsey l’a chiffré dans The Power of Pricing : une simple baisse de 1 % de votre prix de vente peut éroder votre bénéfice d’exploitation de plus de 8 %. Le mécanisme mérite d’être compris, car il explique tout : le prix tombe intégralement dans la marge, contrairement à un coût. Si votre bénéfice d’exploitation (le résultat après coûts directs et frais de structure, avant impôts) représente 12 % du chiffre d’affaires, un point de prix perdu, c’est environ 8 % de votre résultat qui s’évapore d’un coup. Pour compenser, il faudrait gagner un volume que la guerre des prix ne produit jamais, ou couper des coûts que personne ne veut couper.
En cédant au FOMO (Fear Of Missing Out, la peur de rater ce contrat stratégique), vous n’achetez pas de la croissance : vous financez votre propre obsolescence. La question n’est plus de savoir si vous pouvez être moins cher, mais si vous pouvez être différent. C’est d’ailleurs le défi que rencontrent de nombreux leaders face à un disrupteur, comme le décrit le Piège de Thucydide : réagir par la force brutale (la guerre des prix) au lieu d’adapter sa stratégie.
II. Le Miroir Stratégique : L’Approche Indirecte de Liddell Hart
Pour sortir de cette impasse, il faut lever les yeux des tableurs Excel et regarder vers l’histoire militaire. Sir Basil Liddell Hart, l’un des plus grands théoriciens du XXe siècle, a tiré une leçon fondamentale de l’analyse de 280 campagnes : l’attaque directe contre un adversaire en position de force ne mène qu’à l’épuisement. Sa pensée s’est construite en réaction à la stratégie d’anéantissement défendue par Clausewitz, ce choc frontal qui ne paie que lorsque la supériorité est écrasante, ce qui n’arrive jamais dans une guerre des prix.
C’est ce qu’il a théorisé sous le nom d’Approche Indirecte.
« Le but de la stratégie est de réduire la possibilité de résistance. » B.H. Liddell Hart.
Dans le business, la « résistance », c’est la comparaison de prix. Si vous attaquez votre concurrent sur son terrain (le tarif), vous validez sa stratégie : vous acceptez son critère de décision. L’approche indirecte consiste à créer un déséquilibre. Au lieu de charger la muraille, on cherche la faille psychologique ou logistique. On ne bat pas un discounter sur le prix, on le bat en rendant le prix non pertinent.
L’histoire militaire fournit l’archétype de cette manœuvre. À Austerlitz (1805), Napoléon fait mine d’affaiblir son flanc droit pour attirer l’attaque principale des Alliés, puis frappe au centre, sur les hauteurs de Pratzen, coupant l’armée russo-autrichienne en deux. Il n’a pas tenté de rivaliser sur le terrain où l’ennemi était le plus fort : il a choisi le sien.
Le même mouvement existe en affaires. Quand Siebel dominait le CRM sur le terrain du prix et de la fonctionnalité, Salesforce n’a pas attaqué ce terrain : il a changé de champ de bataille en imposant le SaaS, sans déploiement lourd ni licence initiale. La comparaison de prix est devenue inutile, parce que l’objet de la comparaison avait changé. Le discounter ne peut pas suivre sur ce terrain sans renoncer à son propre modèle, exactement comme un généraliste ne peut pas imiter le neurochirurgien.

III. L’Ordre de Bataille : 3 Manœuvres pour reprendre l’initiative
Si vous voulez arrêter de brader votre valeur, voici comment pivoter vers une stratégie de contournement. Rappelons-nous ce que la canonnade de Valmy nous a appris : un affrontement frontal épuise les deux camps sans départager les combattants. La manœuvre de flanc est toujours préférable, et elle se prépare avec des méthodes, pas avec des slogans.
1. Déplacer le conflit : du Prix au Coût d’Inaction
La plupart des commerciaux vendent des caractéristiques. Les meilleurs vendent de l’assurance contre le risque. L’approche indirecte consiste ici à ne plus parler du prix de votre solution, mais du coût réel de l’inaction de votre client. Et ce coût se calcule. La formule tient en trois variables :
Coût d’inaction = Impact × Probabilité × Durée
- Impact : ce que le problème coûte par mois tant qu’il n’est pas résolu (heures perdues, erreurs, pénalités, revenus différés).
- Probabilité : le risque que ce coût se réalise, s’il n’est pas certain.
- Durée : le nombre de mois pendant lesquels le problème va continuer de peser.
Prenons un exemple chiffré. Un client perd 40 000 euros par mois à cause d’un processus manuel (erreurs, temps d’équipe, revenus différés). Il hésite entre deux solutions :
| Solution B (la moins chère) | Solution A (la plus chère, +20 %) | |
|---|---|---|
| Prix d’achat | 200 000 € | 240 000 € |
| Délai de déploiement | 12 mois | 6 mois |
| Perte subie pendant le déploiement | 480 000 € (12 mois × 40 000 €) | 240 000 € (6 mois × 40 000 €) |
| Coût total à 12 mois | 680 000 € | 480 000 € |
La solution « la plus chère » coûte 200 000 euros de moins au total sur douze mois. Voilà ce que vend un commercial formé à l’approche indirecte : non pas un produit, mais un arbitrage financier. Le prix cesse d’être le critère de décision, parce qu’il n’est plus le sujet.
Quatre questions suffisent à construire ce chiffrage en entretien :
- « Que se passe-t-il concrètement dans votre organisation si rien ne change dans douze mois ? »
- « Combien ce problème vous coûte-t-il par mois aujourd’hui ? »
- « Qui porte le risque de l’inaction dans votre comité de direction ? »
- « Que coûte un mois de délai supplémentaire ? »
2. La manœuvre de flanc : La Spécialisation Chirurgicale
Le discounter est, par définition, un généraliste. Sa structure de coût l’oblige à viser large. Votre opportunité ? La niche. En devenant l’expert absolu d’un micro-segment (la logistique pour l’e-commerce de luxe plutôt que la logistique pour tous), vous créez une barrière à l’entrée que le prix ne peut pas franchir. On ne négocie pas le tarif d’un neurochirurgien comme celui d’un médecin généraliste.
Mais une niche se choisit, elle ne se devine pas. Cinq critères permettent de la sélectionner :
- Douleur intense et mesurable : le segment ressent le problème en euros, pas en inconfort.
- Budget identifié : quelqu’un, dans le segment, a le mandat et l’enveloppe pour signer.
- Capacité de service : vous pouvez servir ce segment sans tout réinventer.
- Refus du généraliste : sa structure de coûts l’empêche de vous suivre. C’est votre vraie barrière.
- Trois clients témoins possibles : si vous ne les trouvez pas, le segment est trop étroit ou mal choisi. Élargissez, puis resserrez.
Le cinquième critère est le garde-fou : la spécialisation chirurgicale a une limite, la niche trop étroite qui ne paie pas les coûts fixes. Le test des trois témoins évite de confondre un segment avec une coquille vide.
3. L’encerclement par les services adjacents
Si votre produit est perçu comme une commodité, changez le périmètre. Intégrez une couche de service, de formation ou d’analyse de données que votre concurrent est incapable d’offrir sans faire exploser ses propres coûts fixes. C’est l’asymétrie totale : vous offrez une valeur qu’il ne peut même pas simuler.
Trois questions ordonnent cette manœuvre :
- Le service existe-t-il déjà sur le marché ? S’il existe, achetez-le ou associez-vous (buy / partner). S’il n’existe pas et qu’il est stratégique pour votre différenciation, construisez-le (build).
- Est-il au cœur de votre positionnement ? Un service périphérique s’achète, un service différenciant se maîtrise.
- Comment le prixer ? Ne l’offrez pas en « gratuit inclus » : vous recréeriez la guerre des prix sur les services. Facturez-le à la valeur (forfait de résultat) ou en bundle dont le prix reflète l’économie générée pour le client.
IV. Le Plan d’Exécution : Sortir de la guerre en 4 étapes
Les manœuvres ne s’ordonnent pas d’un trait de plume. Les sorties de guerre des prix se conduisent comme des campagnes, en quatre étapes :
- Auditer : cartographiez les contrats réellement sous attaque, produit par produit, segment par segment. Mesurez la marge réelle de chacun, pas le chiffre d’affaires. La guerre des prix ne touche jamais tout le portefeuille : identifiez-en le périmètre exact.
- Segmenter : décidez explicitement qui défendre et qui laisser partir. Les clients purement sensibles au prix ne deviendront jamais des références de valeur : laissez-les partir sans regret et concentrez vos forces sur ceux qui achètent de l’assurance contre le risque.
- Piloter : choisissez UN segment témoin et appliquez-y les trois manœuvres pendant 90 jours. Mesurez avant et après : marge par deal, taux de victoire, durée du cycle.
- Déployer : généralisez ce qui a fonctionné, abandonnez le reste. Suivez les bons indicateurs : marge brute par segment, part des deals gagnés sur la valeur plutôt que sur le prix, et raisons de perte codées dans votre CRM (le win/loss doit distinguer « prix » de « valeur »).
Ces manœuvres ne s’exécutent pas par e-mail : elles exigent des équipes formées au value selling et au reparamétrage du problème client, le reframing popularisé par The Challenger Sale. C’est le rôle du sales enablement, comme le formalise le Strategic Enablement Framework de Highspot : transformer une stratégie de flanc en playbooks, en messages et en objections traitées, pour que chaque commercial tienne la ligne au moment où l’acheteur sort l’enchère inversée.
V. Les Limites : Quand NE PAS utiliser l’approche indirecte
Une doctrine qui s’applique partout ne vaut rien. L’approche indirecte a ses contre-indications, et les assumer renforce la crédibilité de la démarche :
- Vous êtes vous-même le low-cost : si votre avantage de coût est durable, défendez le prix. C’est votre terrain, pas celui de l’ennemi.
- Le marché se contracte brutalement : la manœuvre de flanc prend du temps, et le cash est roi. En situation de survie immédiate, on défend ce qui se défend.
- Votre produit est objectivement faible : l’approche indirecte contourne le prix, elle ne corrige pas une qualité défaillante. Réparez d’abord, manœuvrez ensuite.
- L’asymétrie adverse est structurelle (subventions, dumping, économies d’échelle massives) : ne cherchez pas un flanc, changez de terrain, ou de marché.
Le mot de la fin
En stratégie, l’erreur la plus coûteuse n’est pas de perdre une bataille, c’est de s’obstiner dans une forme de combat que l’on ne peut pas gagner. La guerre des prix est cette impasse : un choc frontal où la seule issue est l’érosion lente mais certaine de votre modèle économique.
L’approche indirecte de Liddell Hart nous rappelle que la victoire ne s’obtient pas en brisant la résistance de l’autre par la force brute, mais en la rendant inutile. En déplaçant le curseur du tarif vers la valeur asymétrique, vous ne vous contentez pas de vendre plus cher : vous changez de catégorie. Vous passez du statut de fournisseur interchangeable, soumis aux caprices des achats, à celui de partenaire stratégique, indispensable à la survie de votre client.
Le véritable courage managérial ne consiste pas à accepter une baisse de marge pour « sauver » un contrat. Il consiste à ordonner la manœuvre de contournement : oser la spécialisation, investir dans l’expertise et refuser le combat là où l’adversaire est le plus fort. Pour aller plus loin sur la préparation stratégique avant toute offensive commerciale, Sun Tzu nous rappelle que la victoire se gagne avant le premier rendez-vous.
Le mot de la fin ? La question pour votre prochain comité de direction n’est donc plus « Comment s’aligner ? », mais « Par quel flanc allons-nous les surprendre ? »
I. Pensée Stratégique & Histoire
Liddell Hart, B.H. (1954). Stratégie. L’ouvrage fondateur sur l’approche indirecte. Un classique indispensable pour comprendre comment gagner par le mouvement plutôt que par le choc.
Lien vers l’ouvrage (Fnac)
Beaufre, André. Introduction à la stratégie. Pour approfondir la notion de « liberté d’action » et de dialectique des volontés, complétant parfaitement Liddell Hart.
Consulter la fiche IFRI (Institut Français des Relations Internationales)
II. Études Business & Data
Gartner. The New B2B Buying Journey. L’étude de référence sur la complexité croissante des décisions d’achat et la paralysie des acheteurs face au choix.
Accéder au rapport Gartner Digital Markets
McKinsey & Company. The Power of Pricing. Une analyse chiffrée démontrant pourquoi le prix est le levier de profit le plus puissant (et le plus risqué) pour une entreprise.
Lire l’article sur McKinsey Insights
Highspot. Strategic Enablement Framework. Pour comprendre comment transformer la théorie en exécution commerciale concrète via le Sales Enablement.
Télécharger le framework Highspot
III. Concepts de Vente Moderne
The Challenger Sale (Dixon & Adamson). Le livre qui a popularisé la vente par le « reparamétrage » (Reframing) des problèmes clients, pilier de l’approche indirecte en commerce.
Découvrir le résumé de l’étude originale

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