Ferdinand Foch commençait chaque étude de situation par quatre mots empruntés au général prussien Julius von Verdy du Vernois : « De quoi s’agit-il ? » À l’École supérieure de guerre, où il enseigne l’histoire militaire et la tactique générale de 1895 à 1901 avant d’en prendre la direction en 1908, la formule sert de verrou méthodologique : aucun officier ne propose de manœuvre avant d’avoir nommé le problème posé par le terrain. La vente consultative B2B repose sur cette même séquence, et vos équipes la respectent rarement. Le pitch part avant la reconnaissance, la solution précède le diagnostic, et l’acheteur referme la porte avec beaucoup de politesse.
À retenir
- Ferdinand Foch ouvrait toute étude de situation par « De quoi s’agit-il ? » : nommer le problème avant de choisir la manœuvre. La vente consultative B2B applique la même séquence, diagnostic d’abord, offre ensuite.
- Selon Forrester (décembre 2024), 86 % des achats B2B s’enlisent en cours de route et 81 % des acheteurs restent insatisfaits du fournisseur qu’ils ont pourtant choisi.
- Selon Gartner (mars 2026), 67 % des acheteurs B2B préfèrent une expérience sans commercial : le pitch générique a perdu son droit d’entrée, le diagnostic le garde.
- Trois manœuvres concrètes : une question d’ouverture imposée avant toute démonstration, un CRM qui stocke le problème du client plutôt que l’argumentaire, une revue d’appels fondée sur les enregistrements.
I. Le Champ de Bataille Moderne : la vente consultative B2B contre le réflexe du pitch
Dans le Phoenix Business Journal (14 août 2026), un dirigeant de PME industrielle de l’Arizona résumait ainsi le message adressé aux cabinets de conseil en intelligence artificielle qui le démarchent, avec un motif tenant en une phrase : arrêtez de nous vendre quelque chose et occupez-vous de nos problèmes. Le même mois, sur le podcast d’Andreessen Horowitz, Andy McCall, qui a bâti les organisations commerciales de Meraki puis de Samsara, décrivait la même dérive côté vendeur : la plupart des startups IA choisissent leur stratégie de vente par imitation, en copiant le voisin plutôt qu’en lisant leur marché.
Selon Forrester (décembre 2024), sur une enquête menée auprès de plus de 16 000 acheteurs professionnels, 86 % des achats B2B s’enlisent quelque part dans le processus et 81 % des acheteurs se déclarent insatisfaits du fournisseur qu’ils ont fini par retenir. Autre lecture du même rapport : treize personnes participent en moyenne à la décision, et 89 % des achats mobilisent au moins deux départements. Un argumentaire calibré pour un interlocuteur unique arrive donc désarmé devant un comité de treize.
Le deuxième signal vient de la préférence déclarée des acheteurs. Selon Gartner (mars 2026), une enquête menée auprès de 646 acheteurs B2B entre août et septembre 2025 montre que 67 % d’entre eux préfèrent une expérience sans commercial et que 45 % ont utilisé l’IA lors d’un achat récent. Ce chiffre sanctionne un type d’interaction précis, celui du commercial qui déroule un catalogue, qui vend avec son produit. Le même rapport donne le remède pour contrer cette tendance : les acheteurs qui abordent leur décision avec un haut niveau de confiance ont deux fois plus de chances de déclarer une affaire de qualité que ceux dont la confiance est faible. Nous avons déjà décrit cette bascule dans notre article sur l’acheteur B2B autonome.
Le commercial n’a pas disparu du parcours. Sa fenêtre d’utilité s’est déplacée : elle s’ouvre là où l’acheteur bute sur la formulation de son propre problème, et elle se referme dès que le vendeur commence à dérouler son pitch commercial appris par cœur.
II. Le Miroir Stratégique : Foch ou la question qui précède la manœuvre
Une formule prussienne devenue la discipline de l’École de guerre française
Bien que souvent attribuée au maréchal Foch, la formule n’est pas née à Paris. Julius von Verdy du Vernois, officier d’état-major prussien de la guerre de 1870 puis ministre de la Guerre, l’utilise pour bousculer un enseignement militaire alors obsédé par les principes généraux et les batailles modèles. Sa méthode dite des cas place l’élève devant une situation particulière, avec ses routes, ses effectifs, sa météo et son incertitude, puis exige qu’il commence par énoncer le problème réel. Foch, professeur à l’École supérieure de guerre à partir de 1895, s’approprie la question et en fait le premier temps obligatoire de tout travail d’état-major. Ses conférences deviennent Des principes de la guerre (1903), un livre où la doctrine sert d’outil de lecture et jamais de recette.
Doullens, 26 mars 1918 : quatre mots contre la panique d’un état-major
Le 21 mars 1918, l’offensive allemande Michael enfonce le front britannique en Picardie et menace de séparer les armées alliées. Cinq jours plus tard, à Doullens, les responsables politiques et militaires français et britanniques se réunissent dans une atmosphère de désastre. Chacun décrit son secteur, ses pertes, ses replis. Foch ramène la discussion à la seule chose qui compte : la seule question qui vaut porte sur la jonction entre les deux armées à Amiens pour barrer la route à l’offensive allemande, pas sur la manière de reculer proprement. Le problème posé, la décision suit dans la journée : Foch reçoit la charge de coordonner l’action des armées alliées sur le front de l’Ouest, puis la direction stratégique des opérations à Beauvais le 3 avril.
La séquence est intéressante parce qu’elle inverse l’ordre habituel des réunions de crise. Les participants arrivent avec leurs solutions déjà emballées, chacune parfaitement rationnelle dans son propre périmètre. Foch les oblige à revenir en amont, à un énoncé partagé de la situation, avant d’autoriser la moindre proposition. En business, c’est l’équivalent d’un rendez-vous de découverte où le commercial cherche avant tout à qualifier les objectifs et les problèmes de son client avant de présenter quoi que ce soit. Tant que cette étape préalable n’a pas été franchie, toute présentation ou démonstration produit de l’agrément et zéro engagement.
Le diagnostic commande la doctrine, jamais l’inverse
Foch enseignait des principes tout en répétant qu’aucun principe ne dispense de regarder le terrain. La discipline consiste à traiter la doctrine comme une grille de lecture appliquée après le diagnostic, et un catalogue produit fonctionne exactement de la même façon. Dans une étude de 2022, Gartner confirme les enseignements de Foch pour la sphère business (The B2B Buying Journey). Selon cette étude, 99 % des achats B2B sont déclenchés par un changement interne à l’organisation acheteuse, réorganisation, changement de dirigeant, nouvelle contrainte réglementaire ou objectif de croissance. L’événement déclencheur est du côté client, très rarement du fournisseur.
La même source montre ce que produit la combinaison d’outils numériques et d’un commercial : les acheteurs B2B ont 1,8 fois plus de chances de conclure un achat de qualité lorsqu’ils utilisent les ressources du fournisseur en tandem avec un vendeur plutôt qu’en autonomie complète. Un point de vigilance tout de même. L’étude Gartner date de 2022, soit avant la démocratisation des outils d’IA générative et agentiques. Depuis, l’arrivée de ces outils côté acheteur semble avoir renforcé la prime au tandem plutôt que de la réduire. La valeur du commercial se loge dans cette assistance au raisonnement du client, pas dans la transmission d’informations que n’importe quel outil d’IA utilisé par l’acheteur peut lui résumer en trois minutes. Le vendeur utile est celui qui aide l’acheteur à identifier et quantifier ses problèmes.
III. L’Ordre de Bataille : trois manœuvres pour installer la vente consultative B2B
La Reconnaissance Obligatoire : une question d’ouverture avant toute démonstration
La Manœuvre : interdire la démonstration produit au premier rendez-vous et imposer une question d’ouverture unique, formulée à l’avance et identique pour toute l’équipe. « Qu’est-ce qui a changé chez vous pour que ce sujet arrive sur votre bureau maintenant ? » ramène l’entretien sur l’événement déclencheur, celui qui alimente les 99 % d’achats liés à un changement interne. Le commercial repart avec le problème écrit dans les mots du client, y compris ses chiffres et ses échéances.
La qualification prend ensuite le relais. Une grille comme MEDDIC sert à vérifier la solidité du diagnostic, pas à cocher des cases après coup : le critère de décision et le processus de décision se remplissent avec les réponses du client, sinon ils enregistrent les suppositions du vendeur. Notre article sur les erreurs de qualification et la méthode MEDDIC détaille les pièges de cette étape.
Le CRM comme carte d’état-major : stocker le problème, pas l’argumentaire
Le Réflexe : créer dans Salesforce ou HubSpot un champ obligatoire « problème client » (le I du MEDDIC pour « Identify Pain »), rédigé en une phrase et en langage client, contrôlé à chaque revue de pipeline. Une opportunité sans problème formulé n’est pas prise en compte dans le pipeline. L’effet de cette règle est immédiat : elle permet de séparer le bon grain de l’ivraie en rendant visible la proportion d’affaires portées par l’enthousiasme du vendeur plutôt que par un problème mesuré et quantifié côté acheteur.
Le champ sert aussi de mémoire collective. Treize personnes participent en moyenne à la décision selon Forrester, avec des attentes distinctes par département : la phrase de diagnostic devient l’élément que chaque membre du comité doit pouvoir reconnaître comme sien. Les outils de signaux d’intention comme 6sense apportent le contexte de compte, le champ « problème client » apporte la formulation. Nous avons expliqué ailleurs pourquoi le volume d’outreach détruit le pipeline quand il précède la lecture des signaux.
Le Débriefing Sonore : juger les entretiens sur les enregistrements, pas sur les comptes rendus
Le Réflexe : ouvrir chaque revue hebdomadaire par l’écoute de cinq minutes d’un vrai rendez-vous, choisi par le manager. Les plateformes de conversation intelligence, Gong en tête, mesurent le ratio de parole du vendeur et le nombre de questions posées avant la première mention du produit. Un commercial qui parle plus de la moitié du temps lors d’un rendez-vous de découverte a fait une conférence. La correction se travaille sur des extraits sonores, jamais sur un compte rendu réécrit après coup.
L’enjeu dépasse le confort d’un entretien. Selon McKinsey (septembre 2024), sur plus de 3 800 décideurs B2B dans treize pays, 65 % se disent prêts à changer de fournisseur s’ils rencontrent des accrocs dans leur parcours, qui compte désormais une dizaine de canaux contre cinq en 2016. La discipline d’écoute produit un bénéfice mesurable : les acheteurs qui abordent leur décision avec un haut niveau de confiance ont deux fois plus de chances de déclarer une affaire de qualité que ceux dont la confiance est faible, selon Gartner (mars 2026). Cette clarté se construit dans la conversation, une question à la fois.
Le mot de la fin
La question de Foch coûte peu et rapporte beaucoup, ce qui explique probablement qu’on la contourne si souvent. Elle exige du commercial qu’il accepte de ne rien savoir pendant les vingt premières minutes, alors que sa formation, ses objectifs trimestriels et son argumentaire le poussent dans la direction inverse. Les 86 % d’achats qui s’enlisent chez Forrester racontent surtout cette impatience collective : des offres impeccables adressées à des problèmes que personne n’avait pris la peine d’énoncer.
Le contexte rend l’exigence plus dure encore. L’acheteur arrive documenté, parfois assisté d’une IA générative qui a déjà comparé les fournisseurs, et il attend du commercial une chose que la machine ne fait pas : l’aider à comprendre sa propre situation, avec ses contraintes politiques, ses arbitrages budgétaires et ses non-dits. Un catalogue se consulte en ligne. Un diagnostic partagé se construit à deux.
À Doullens, Foch n’apportait ni renforts ni matériel. Il apportait une question, et cette question a suffi à transformer une réunion de repli en décision de commandement. La prochaine fois qu’un de vos commerciaux ouvrira son support de présentation à la troisième minute d’un rendez-vous, posez-vous la seule question qui compte : de quoi s’agit-il, au juste ?
Bibliographie
Références stratégiques
- FOCH Ferdinand, Des principes de la guerre. Conférences faites à l’École supérieure de guerre (1903) : les conférences où la question « De quoi s’agit-il ? » devient le premier temps de tout travail d’état-major.
- FOCH Ferdinand, Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre de 1914-1918 (1931) : le récit par Foch lui-même de la crise de mars 1918 et de la conférence de Doullens.
Études business
- PHOENIX BUSINESS JOURNAL, Small business owner to AI consultants: Stop pitching us and start solving problems (14 août 2026) : le ras-le-bol des dirigeants face aux démarchages IA qui ignorent leurs problèmes réels.
- FORRESTER, The State Of Business Buying, 2024 (décembre 2024) : 86 % des achats B2B s’enlisent, 81 % des acheteurs insatisfaits du fournisseur retenu, treize décideurs par achat.
- GARTNER, Gartner Sales Survey Finds 67% of B2B Buyers Prefer a Rep-Free Experience (mars 2026) : 67 % de préférence sans commercial, 45 % d’usage de l’IA, confiance dans la décision et qualité de l’affaire.
- GARTNER, The B2B Buying Journey (étude 2022) : 99 % des achats déclenchés par un changement interne, facteur 1,8 sur la qualité de l’affaire en mode hybride.
- McKINSEY & COMPANY, Five fundamental truths: How B2B winners keep growing (septembre 2024) : B2B Pulse 2024 auprès de plus de 3 800 décideurs dans treize pays, 65 % prêts à changer de fournisseur en cas d’accrocs dans leur parcours.
- SCHMIDT Joe, Lighthouse or Land Grab: How to Pick Your AI Sales Strategy (a16z, août 2026) : les deux stratégies de mise sur le marché ouvertes aux startups IA, phare de référence ou conquête de terrain.
- A16Z, The Two Ways to Sell AI: Lighthouse or Landgrab? (podcast, août 2026) : Andy McCall, bâtisseur des organisations commerciales de Meraki et Samsara, sur le choix d’une stratégie de vente par imitation.
Sources historiques
- WIKIPÉDIA, Julius von Verdy du Vernois : l’officier prussien à qui Foch emprunte la formule « De quoi s’agit-il ? » et l’enseignement par situations concrètes.
- WIKIPÉDIA, Ferdinand Foch : professeur puis directeur de l’École supérieure de guerre, généralissime des armées alliées à partir du 14 avril 1918.
- WIKIPÉDIA, Opération Michael : l’offensive allemande du 21 mars 1918 qui précipite la crise de commandement réglée à Doullens.
- WIKIPÉDIA, École supérieure de guerre : l’institution où la méthode des cas et la question d’ouverture entrent dans la formation des officiers d’état-major français.

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